Janko Ljumovic

 

DRAMATISATION DE LA VIE QUOTIDIENNE SUR LES TABLEAUX DE MILENA JOVICEVIC POPOVIC

 

«On ne rencontre nos voisins que quand on regarde ensemble leur immeuble en flammes»

Jerry Rubin

«Tard dans l'après-midi, après une heure ou deux de la sieste et du sommeil, les amis mon grand-père et ses collaborateurs de la mairie se réunissaient dans la salle à manger. C'étaient des gens bien habillés, aux profils bien dessinés, aux barbes soignées de hauts fonctionnaires et aux sourcils froncés et brousailleux. Ils roulaient les cigarettes sorties de leur boîtes avec une pondération hiératique et les fumaient avec des fume-cigarettes en ivoire jaunie; plus es fume-cigarettes étaient usés et jaunis, plus grande étaient leur prix et l'importance de leurs propriétaires. Je n'ai jamais vu autant de profils marquants, de fronts plissés et de barbes mieux soignées en un lieu. Que du matériel pour toute une série des portraits de Lenbach ! J'aurais, cependant, deviné assez tôt que ces fronts de caractère cachaient un vide résonant. Le seul bon côté qui leur méritait mon respect était la production incessante des nuages bleuâtres aux reflets irisés de l'opale qui bercaient, sous le plafond, ma rêverie sur les horizons voilés. On pourrait dire que ces gens ont fumé leur vie, comme d'autres l'ont jouée aux cartes ou bue. J'avais le sentiment qu'ils expiraient le mieux d'eux-mêmes dans ces sous-produits, ces nuages de la fumée: leurs aspirations, leurs soupirs, leur âme.«

Vladan Desnica "Les printemps d'Ivan Galeb"

 

Selon l'attitude dominante de la communication postmoderne, tout représente un message. L'information comme "Le tabagisme nuit à la santé"  exprimée en notre langue, signifie le moment de l'obtention d'un billet d’entrée pour les courants capitalistes globaux et la possibilité d'entrée dans les courants de „l'empire sémiotique“. Evidemment, la reglementation est sousentendue. L'exposition de Milena Jovicevic Popovic avec les tableaux qui nous présentent la lettre M, confronte deux histoires, deux espaces, deux arenes, deux positions indiquant l'unité du monde, mais les événements dont nous sommes tous témoins tentent d'indiquer la naiveté de cette attitude en dehors des centres du pouvoir de l'hyperconcurrence capitaliste. La mobilité contrôlée, les consignes, les signes, les interdictions, l'encerclement, l'angoisse – contrairement à la liberté, l'intimité, l'insouciance, l'admiration... N'avez-vous pas l'impression de voyager, de traverser la frontière (poste frontière) ? Défense de fumer, une nouvelle expérience – la production actuelle des

​significations à l'intérieur de «nos» frontières. Marlboro Man est une affaire du passé pour tous - le design des produits de l'industrie du tabac entre dans le domaine de la „lutte“ quasi impossible avec la Loi. Une première impression devant ses tableaux est celle de la révolte, une insurrection contre «l'avertissement» qui nous est adressé par l'artiste dans ses trajets à travers la métropole, un avertissement pour nous qui désirons si ardemment l'ordre et la régulation d'une société bien organisée. Peut-être continuons-nous la vie dans les nuages de la fumée du tabac en annulant la défense de fumer ce qui nuit tellement à notre santé. La révolte est dans la production des tableaux crées au Monténégro, ici et maintenant, la révolte est également dans un jeu habile des signes et dans l'empire sémiotique qui nous conquiert.

​L'artiste a joué un jeu habile avec se désir. En fait, c'est son espace de liberté, et elle laisse au public toutes les limites et les défenses qui deviennent parties intégrantes de nos vies à chacun. La facilité et le charme de la dépense quotidienne du design, apparues après e mouvement pop des années 70, semblent disparus. Tout devient DANGEREUX ET NUISIBLE !

​La rue, le bâtiment, l'aéroport, le trottoir, le parc – font timidement deviner leurs futurs formes “aliénées“ que nous faisons semblant d'invoquer – c'est une des qualifications possibles du désir d'Europe. Le désir d'action et de provocation, qui, dans un espace ou des espaces amenagés pourrait coincider, pour les participants de ce rythme de communication et de circulation, avec la position de Jean Bodrillard que «la rue est une forme alternative et subversive de tous les mass-media, parce qu'elle n'est pas comme eux, un support objectivé des messages sans réponse, un réseau de transmission à distance, elle est un espace dégagé, un espace d'échange symbolique des mots, qui ne se réflète pas sur l'écran platonique des médias».

​Quelle que soit la collection du patrimoine et la beauté de la ville qui étale son expérience constructrice et artistique «sur» le sol, l'espace souterrain cache une fascination non moins importante des liaisons et des tunels de circulation. Le métro prouve le statut de métropole. Paris, Londre, Moscou...

​L'écrivain Hanif Kureishi a noté après les attaques terroristes dans le métro londonien: „La société de la consommation a déjà fait le commerce de ses idéaux moraux en échange des autres plaisirs, et cette attitude consommatoire est justement une des choses que nous souhaitons exporter sous le masque de «la liberté et la démocratie», tout en taisant ses conséquances: dépendance, aliénation et fragmentation.»

​Nous savons que le traumatisme de l'ordre n'est pas le même – l'ordre sur les tableaux de Milena n'est pas la notre- c'est celui d'une société industrialisée.

​«Notre» ordre est bien décrit par l'ambiance de la salle à manger de Vladan Desnica. L'élement de transition présent dans l'exposition de Milena Jovicevic- Popovic crée une ambiance similaire, non seulement par la confrontation de deux histoires, mais aussi par une polémique provocante et pleine d'humour avec la Loi. Sur le plan visuel, il souligne les brands clairs et intacts et le design du tabac aromatique et odorant. Peut-être est-ce un espace supplémentaire de liberté, que seul l'art puisse offir de nos jours. Les formes pures se mettent en dehors de la Loi, des normes et des règles. L'attraction du visuel nous séduit de nouveau – ainsi que les toiles avec la lettre M.

Les personnages des tableaux de  Milena semblent annoncer le retour du Marlboro Man ce qui leur attribue une fort impression de l'érotisme, de la séduction, du secret – la fumée pourrait se dissiper et nous pourrions entrer à un moment donné dans l'espace du tableau et même partir en voyage. Pourquoi pas en métro?

Ces expériences „inconnues“ et le „non vécu“ d'une société hautement symbolisante nous manquent-elles véritablement ? Milena recrée les codes et les informations quotidiennes et offre son expérience métropolitaine, tout en nous provoquant par l'évocation du plaisir de fumer. La défense est évidente, mais comment faire pour y resister ?

Ces messages qui, faut-il le reconnaitre, contribuent à notre état de santé doivent quand même démontrer que les consommateurs ne sont pas des appareils automatiques et que les artistes sont les seuls capables d'exprimer aujourd'hui une réaction émotive.

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Text publié dans le livre d'art –FAMOUS, aout 2006, Londre